
Irène Filiberti, mai 2007
INTRODUCTION
Image-corps et autres figures
Jusqu’à présent, le geste de Gilles Jobin s’est développé en approfondissant un questionnement chorégraphique de pièce en pièce. Chaque étape ou nouvelle production remettant à l’ouvrage langage, matières et motifs pour en éprouver le sens. Celui des corps en lien à leur environnement. De ce point de vue, la notion de mobilité, le mouvement et ses trajectoires ont depuis A+B=X (1997) travaillé l’image, le temps, la représentation, hors des sentiers battus, en réfléchissant sur les modalités du vivant et en cherchant à défricher des espaces d’aujourd’hui. Non pas des territoires ou des cultures mais plutôt en s’immergeant dans le gisement des formes, en confrontant les figures les plus élémentaires du monde physique et des comportements humains aux nouveaux systèmes, médiatiques, technologiques et artistiques. Les matériaux explorés, les esthétiques choisies, du quotidien au fantastique, de l’abstraction à l’onirisme, ont fait évoluer le travail vers d’autres prises de risques. Double Deux (2006), sorte de rituel performatif ininterrompu interprété par douze danseurs privilégie la liberté de choix, le « positionnement en direct » des interprètes sur scène. Au fil du temps, le chorégraphe s’est aussi délesté de certains effets optiques sans pour autant abandonner, angles, cadres, points de vue particuliers pris en charge par la façon de concevoir lumières et environnement musical. Des nappes sonores à d’autres formes de liaisons ou mises en jeu, il a dernièrement développé la qualité des états à travers la notion de transition continue et l’échauffement des corps au travail.
Un processus déployé
Plus intuitif que conceptuel, Gilles Jobin met en place des stratégies de perturbation appropriées à chaque création. Jeux et contraintes qui le portent à modifier le processus de travail et réenvisager son approche des corps. De l’effet de grille au sol utilisé dans The Moebius Strip (2001) aux actions simultanées et contradictoires de Double Deux, du mouvement « organiquement organisé » qui traverse différentes pièces jusqu’à Under Construction (2004) et TWO-THOUSAND-AND-THREE (2003), à celui de « transition continue » récemment exploré, la structure chorégraphique crée ou absorbe différents systèmes destinés à relever de nouveaux défis, bousculer les acquis, interroger l’ ici et maintenant. Ainsi l’approche du travail et le questionnement artistique demeurent constamment soumis à modification et variation.
TEXT TO SPEECH
Text To Speech, première immersion dans le monde des mots
Dans Text To Speech, Gilles Jobin décontextualise les termes les plus concrets de son propre langage qu’il tente de cerner sous différents aspects. Entre approche plastique et chorégraphique, il ne cherche plus à lier, de façon hybride, mutante ou à travers l’articulation d’un système de transposition mais à prélever, extraire directement matériaux et sources de réflexion pour les exposer en termes plus abrupts. Travail de porosité et de friction qui porte en premier lieu sur l’écoute, le monde sonore et verbal. Celui-ci prend en charge les phénomènes de la violence tant physiques que politiques qui traversent l’ensemble de son travail. L’interface corps/écran, langage multimédia/investissement physique est l’occasion d’explorer de nouveaux espaces où l’interprète, et le mouvement entrent en action. Un premier jeu, que l’on pourrait presque qualifier de post-situationniste le met en scène. Voix, langues, textes historiques ou d’actualité prélevés sur internet sont ici détournés et manipulés, jusqu’à redéfinir un environnement singulièrement poétique. Touche impressionniste aux accents humoristiques et inquiétants dont l’ambiguïté travaillée entre réel et fiction agit sur la perception. Un processus proche de la relation image/corps développée dans de précédentes créations, notamment avec Braindance (1999). Ondes et fréquences, boucles et samples, mixages et interactions font l’objet de cette approche agissant par focalisation, manipulation et impacts. Elles constituent une sorte de « matière à entendre » qui s’élabore sous forme de « trafic ».
Technologie et discours
Pour la première fois dans ses pièces, Gilles Jobin a recours aux mots et aux discours afin de créer cet environnement qui est aussi le fil conducteur de la pièce. Textes et voix diffusés sur scène sont travaillés de manière tout à fait inédite : à travers la production artificielle de la parole humaine grâce à un logiciel informatique de synthèse vocale. Le TTS text to speech - comprendre du texte au discours - convertit le langage écrit en paroles. D’autres configurations permettent de traduire des transcriptions phonétiques sous forme vocale, de stocker des fragments de mots, des phonèmes ou d’incorporer un modèle de voix avec ses autres caractéristiques. On obtient ainsi de manière synthétique, une très proche ressemblance et compréhension de la voix humaine et cela dans n’importe quelle langue. Ces techniques, via un système de traitement du signal peuvent s’inscrire dans un système d’interaction vocale. Intonation, accent, type de phrase et de discours informatifs sont le matériau avec lequel danseurs et chorégraphe sont connectés, réglant à volonté et fantaisie les effets qui sont immédiatement diffusés sur le plateau.
De l’actualité à la structure chorégraphique
Une première observation marque l’origine de cette approche. Le format et le style d’une dépêche d’agence de presse, son ton neutre et distant qui banalise les informations les plus graves. Un même sujet, traité dans un rapport d’Amnesty International donne au texte un tout autre statut et impact. A partir de cette réflexion, Gilles Jobin élabore un nouveau système. Ces formes d’appositions sont aussi reconduites à travers les images, leur choix et leur exposition au regard sur différents écrans d’ordinateur disposés sur scène. En fonction du contexte vocal diffusé, ces images prennent de multiples sens. Study 1, premier duo et étape de création, montrait ainsi un paisible feu de cheminée progressivement se transformer, en fonction des textes manipulés, en incendie ou manifestation de rue. L’idée de « faire flamber le tableau » se joue autour de la réception des œuvres, à l’écart des topiques. L’ambiguité provoquée par l’association de deux termes opposés appliqués à un même élément, est une façon d’appréhender médias et technologies sous un angle décalé. Décontextualiser et recontextualiser avec l’idée, non pas de plaquer un discours sur les choses, mais de laisser spectateurs et danseurs générer leur propre interprétation à partir de l’environnement proposé.
Eléments pour une esthétique de la réception
Gilles Jobin utilise l’ordinateur, comme source de diffusion entre son, texte et image, avec l’idée de faire voyager le spectateur dans l’espace et le temps. Il applique à de nouveaux médiums cet art de la suggestion qui caractérise ses pièces précédentes. Dans Text To Speech, il imagine un système, une structure à même d’introduire différents types de récits intimes ou empruntés à l’actualité. La recherche primordiale de ce travail porte sur notre perception du monde. Comment réagit-on aux évènements annoncés quand ils nous semblent éloignés ou au contraire à proximité. La structure chorégraphique comme la configuration des discours se développent autour de ce jeu avec un même mouvement, du plus lointain au plus proche. Un objectif précis la détermine : obtenir un rapprochement progressif de la réalité. Les différentes qualités de textes et de voix synthétiques voient leurs cohérences soumises à de constantes variations et brouillages, effets d’approches ou de distanciation oscillant entre humour, fantaisie, gravité, malaise. Ce travail sur la subjectivité est mené en composant des histoires à entendre avec l’idée que « c’est arrivé près de chez nous ».
Vers une dramaturgie des interfaces
L’usage des nouvelles technologies, les transformations que celles-ci opèrent, notamment autour du statut du corps, tant du point de vue quotidien que du geste artistique conduisent la réflexion vers d’autres incidences. En intégrant la manipulation du son, avec des sources différenciées et éclatées sur le plateau, Gilles Jobin travaille entre réalité physique et espace mental. Son intérêt pour la mise en structure chorégraphique s’attache à reprendre des motifs en chantier. Parmi eux, la dimension du « multiple » qui se décline ici sous la notion d’« encombrement ». Sur scène, un design minimal, neutre et fonctionnel qui reconduit celui du studio : chaises, tables, vêtements, ordinateurs. Ambiances et tonalités sont modulées entre douceur ou brutalité, formes éclatées ou interrompues. Ecrit sans début, ni fin, mais développant une infinité de scénarios possibles, avec des parcours individuels et simultanés, la pièce traite de l’envahissement de l’espace vital, de ses effets sur la relation à l’autre, l’affect, le désir. De l’indéfinition au trouble, sans effets spéciaux, à partir de diverses mises en situation, Gilles Jobin chorégraphie ces nouveaux dérangements en une accumulation d’états de conscience et de modes de vie étrangement altérés.
« Je n’ai pas souhaité lier, mettre ensemble le matériel que nous explorons mais j’ai plutôt travaillé avec l’idée de « voir derrière », de rester en contact, de mettre la danse en relation avec ce monde, en créant un environnement et différentes situations. C’est pourquoi j’ai imaginé cette chorégraphie en cherchant à redonner à chacun un parcours, une partition. Toujours mixer mais de façon plus brute. »