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LES PIÈCES 

Braindance (1999)

Texte

Irène Filiberti
Extrait du Journal du Théâtre de la Ville

Le corps est un objet d’art vivant

La manipulation des corps et de leur image hante le travail de Gilles Jobin. En quelques pièces aussi austères que lumineuses, le chorégraphe suisse semble avoir retenu de son compatriote Jean-Luc Godard certains principes fondamentaux autour de l’image, de l’éthique et du réel. Gilles Jobin ne tricote pas avec les gestes. Aucune savante orchestration de virtuosité, aucun débordement spectaculaire mais un engagement généreux qui se focalise sur la nudité pour interroger le corps et ses représentations. « En tout cas, explique-t-il, le recours à la nudité n’est pas une rébellion, ni une envie de choquer. Dans les années 60-70, elle évoquait un désir d’émancipation. Pour moi, aujourd’hui, elle est un moyen d’être plus libre mais pour dire autre chose. En fait, c’est un costume de plus. »
La nudité est aussi l’une des dimensions partagée par une vague d’artistes chorégraphiques dont le travail a commencé au début des années 90 dans des espaces alternatifs. Parmi eux, en parallèle à ses premières pièces, Gilles Jobin codirige le Théâtre de l’Usine à Genève de 1993 à 1995. « Après avoir été danseur plusieurs années, l’expérience d’interprète m’a porté vers de nouvelles exigences. Avec d’autres chorégraphes, nous avons décidé de prendre notre destin en main. Cela a débuté un peu comme un travail de laboratoire. Nous estimions avoir un rôle à jouer pour faire connaître les découvertes que nous faisions autour des approches du corps et nous avons organisé des programmations. Ces nouvelles formes ne sont pas issues d’un mouvement au sens strict, mais il est vrai que cela a commencé au début des années 90 en Europe. Notre point commun était plutôt que nous étions des artistes vivant une même situation avec des conditions de travail et des besoins similaires. Pour favoriser nos projets,il fallait des espaces et des moyens adaptés au type d’énergie développé . Il a fallu aussi imaginer d’autres rapports pour la réception du travail, une autre relation au public. » Avec A+B=X créé en 1998, Gilles Jobin signe un trio, composé comme un voyage fantasmagorique à travers le corps et l’esprit. Arts plastiques, danse et cinéma se mêlent pour, avec les gestes premiers de chacune de ces displines, extraire le corps de la prison de ses conventions et imaginer un corps objet d’art vivant. Dans cette pièce apparaît le plasticien et performer Franco B, dont on retrouve à l’image en super 8, le visage, le sourire, les yeux et plus tard la peau tatouée, les lèvres cousues. Le titre en équation du chorégraphe interroge les habitudes du regard en déplaçant les repères corporels. Les corps sont debouts mais sur les épaules, les jambes dressées vers le haut. La peau du dos est un écran où sont projetés des signes : au centre un œil ou bien une croix, comme celle du drapeau Suisse. Ces étranges projections de signes proviennent des tatouages inscrits sur la peau de Franco B. Effet de peau à peau où le corps devient lui-même un espace poétique où réinterroger le monde au travers de métamorphoses.
A la recherche d’une texture corporelle plus forte, Braindance, se déroule dans un environnement sonore qui tient la pièce sous tension. Vibrations, musiques, lumières sont réfléchies de façon organique et s’ajustent au plus près des corps. Un processus mis en jeu grâce à la complicité artistique du compositeur Franz Treichler et de l’éclairagiste Daniel Demont. Ici le corps devient lui-même le document des violences quotiennes transmises par les médias. Dès les premières images de Braindance les interprètes sont allongés au sol. Les simples mouvements de corps traînés ou manipulés de façon distancée, quasi clinique, évoquent les documentaires sur les guerres ou les catastrophes de la planète. Puis, éclairant mystérieusement ventres, reins, sexes, fesses, Gilles Jobin brouille les identifications et développe des formes hybrides, des postures crucifiées, des corps dans dont le relachement souligne la chair, suggère la mort, la sexualité, le sacré. Dans cet agencement chorégraphié en plusieurs segments, les positions qui projettent le corps hors de ses modalités courantes – entassements, portés, lignes, géométrie étoilée – semblent porter un questionnement dont Gilles Jobin précise la dimension en ces termes : « J’essaie de ne pas trop donner de définition mais je crois que les corps sont utilisés à des fins politiques. La façon de mettre en scène les exécutions où de montrer les corps morts dans les images transmises par les médias est porteuse de messages. Dans les pays en guerre ou les dictatures, elles incitent à l’obéissance, la soumission. Nous avons tous peur de la guerre et de toutes les violences et lâchetés qu’elle provoque. Je suis très intéressé par ce mélange d’images refiltrées de l’actualité que nous montrent la presse et la télévision. On va de plus en plus à l’intérieur des choses. La guerre, les catastrophes, les corps nus, en état de choc, les webcam où l’on observe les gens vivre chez eux, la chirurgie. C’est à la fois fascinant et effrayant. C’est en partie pourquoi je travaille sur les états d corps altérés : lesaccidents, les rêves où bien encore les effets chimiques. L’état peut être par exemple un choc où l’on reste hors conscience, un corps vu de façon clinique avec un professionnel qui garde une distance envers lui, une absence d’émotion. Ces états particuliers sont comme des allers-retours à l’intérieur du cerveau, il y a des pensées, des fantasmes. C’est un cerveau qui danse. »