baniere du site

THE PIECES 

Spider Galaxies (2011)

Press

Le Temps - 17.03.2011 - Critics

ET GILLES JOBIN CRÉA LE MORPHING DANSÉ

By Marie-Pierre Genecand
Read it in french...

JPEG - 4.8 Mb

Avec «Spider Galaxies», recherche sur le mouvement pur inspirée par la fission nucléaire et l’iconographie populaire, le chorégraphe romand signe un spectacle enthousiasmant de fluidité et de maîtrise chorégraphique

Fission nucléaire. Accélérateur de particules. Atomes en fusion. Lorsqu’il répétait Spider Galaxies en décembre dernier, Gilles Jobin ne savait pas que le vocabulaire qu’il soumettait à l’imaginaire de ses quatre danseurs pour leur recherche de mouvements prendrait une consonance si tragique hier, à Annecy, soir de première.

A la sortie de la représentation, Daniel Demont, éclairagiste du spectacle, avait une mine réjouie par le travail accompli, mais sombre lorsqu’il songeait à l’actualité japonaise et aux risques de catastrophe nucléaire. «Comment ne pas y penser face à cette pièce? observait l’artiste. Ces corps qui tremblent au sol et ce mouvement incessant allant du noyau à l’éclatement… On est forcément ramené aux événements.» Ceci d’autant que lui-même, aux lumières, propose des fonds vert pomme, rouge volcanique, blanc éclair… une palette pop réjouissante, mais aussi inquiétante lorsque tout se termine dans le bleu pâle d’une nuit polaire.

Nuit polaire, péril nucléaire. Présentée ainsi, la dernière création de Gilles Jobin paraît sévère. Sur la scène de Bonlieu à Annecy, avant Lausanne et Genève en avril, c’est tout le contraire. Il renoue avec l’abstraction radicale dans le sens où il n’y a aucun support narratif, contrairement à Text to speech (2008) qui présentait le tableau d’une humanité surinformée. Le chorégraphe plonge plus que jamais dans le concret des corps. Avec un érotisme triomphant, déjà constaté et apprécié dans des pièces précédentes, mais ici décuplé, car opérant dans une absence de sens.

Dans Braindance (1999), pièce sur la torture et ses reflets médiatiques, l’érotisme était lié aux humiliations et les viols renvoyaient à la guerre des Balkans. Dans Steakhouse, (2005), une bande de jeunes en appartement pratiquait un érotisme domestique, avec une ironique série d’images arrêtées citant les poses consacrées de la sexualité.

Ici, dans Spider Galaxies, aucune fable préalable, aucun contexte identifiable, si ce n’est un espace suffisamment volatil pour permettre un enchaînement ébouriffant de figures libres, déliées, essentiellement rapides et aux profils très marqués. Forcément, on pense au ciel ou à la galaxie. Sans doute, à cause du titre, Spider Galaxies, inspiré d’un bar mythique de Zurich.

Le fait est que les danseurs, excellents dans la précision de leurs mouvements, semblent échapper à la pesanteur terrestre. Pour quelles propositions gestuelles? Des toupies lancées à plein tube, de grands jetés, des traversées à la course. Mais surtout des assemblages où le dos de l’un porte la jambe de l’autre tandis qu’une troisième glisse en colonne droite le long d’un torse. L’érotisme surgit au détour de ces échanges impersonnels – les danseurs ne se regardent jamais – quand il ne s’impose pas dans des séquences explicites où un sein est pressé, un entrejambe signalé.

On trouve aussi dans ce bestiaire galactique de drôles de plantes figées, des corps secoués, un duo au sol où les jambes en ciseaux font comme des pinces à capturer. Ou encore des poupées désarticulées, une chaîne anglaise qui déraille. Et, bien sûr, ce moment palpitant où une danseuse presqu’à l’arrêt est colonisée par trois points rouges – laser ardent – qui l’assaillent telle une guirlande de Noël émancipée…

D’où viennent ces figures typées qui s’écoulent en toute fluidité? D’un corpus de 600 images issues du Web que Gilles Jobin a soumis à ses danseurs afin de régler une sorte morphing chorégraphique induisant chez le spectateur une sensation de déjà-vu. Même idée de fluidité reconnaissable avec les nappes sonores du compositeur Cristian Vogel. Sa partition electro qu’il a créée en direct passe du typhon aux voix éthérées, des clochettes aux borborygmes aquatiques. De puissantes ambiances qui connotent très fortement les mouvements.

La tonalité générale de cette pièce? Une qualité d’écriture, un enchantement constant. Qui n’empêchent pas la gravité quand les corps tremblent ou que la nuit finit par absorber les éléments.

Spider Galaxies, jusqu’au 17 mars, à l’Espace Bonlieu à Annecy
0033 450 33 44 00,
www.bonlieu-annecy.com.
Puis, en avril à l’Arsenic, à Lausanne et à l’adc, à Genève.
www.gillesjobin.com