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THE PIECES 

Spider Galaxies (2011)

Press

Le Courrier - 08-09.04.2011 - Critics

PARTICULES ENVOÛTANTES

By Dominique Hartmann
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Dans une esthétique saturée captivante, «Spider Galaxies», le dernier spectacle du chorégraphe Gilles Jobin, triture l’espace et invite à passer dans une nouvelle dimension.

Quel récit tirer du réel quant celui-ci explose à chaque seconde en une multitudes d’images, de faits et de sons? Plus aucun. D’ailleurs, ce n’est pas le rôle de la danse, rappelle le chorégraphe Gilles Jobin à l’issue de Spider Galaxies, présenté à Genève après Lausanne jusqu’au 17 avril. C’est d’«abstractions figuratives» que se compose sa dernière pièce – créée en mars à Berne –, d’où naît, issue «de la fluidité du mouvement, de l’engagement du danseur» et de la musique live de Carla Scaletti et Cristian Vogel une extension magnifique des sensations. Et le sentiment rare d’être passé dans une autre dimension. La pièce débute dans une lumière façon rayon vert, où s’immiscent aussitôt d’étranges loupiotes rouges surgies d’ailleurs, petites extra-terrestres taquinant les quatre danseurs. Qui se lancent alors à l’assaut d’abscisses et d’ordonnées d’un espace encore masqué, préoccupés chacun d’autres mémoires. Car chacun a travaillé à sa façon à partir d’images proposées par Gilles Jobin en une sorte de «méga-zapping halluciné», explique le chorégraphe, «comme si on pouvait visualiser d’une pièce toutes les informations que l’on reçoit tous les jours».

Il a choisi des images déterminantes dans son parcours – et les taira pour éviter la chasse à la ressemblance. Pièce de la mémoire, Spider Galaxies s’inspire aussi bien de l’actualité politique ou scientifique que de la culture pop, de la peinture ou de la danse post-moderne. A partir de ces photos, les danseurs ont créé des phrases, transformant les idées en mouvement.
Du coup, leurs rythmes et trajectoires se rejoignent parfois, comme ces particules qui réagissent pareillement à l’approche d’un champ magnétique. Dans la dernière pièce du chorégraphe vaudois, éloignée de toute narration, le corps n’est pas un personnage mais une butée où l’autre vient s’enrouler, un carrefour où l’on s’élance, une façon d’habiter l’espace un instant et de le traverser comme n’importe quel autre élément. Les étreintes et les baisers n’en sont pas, ou alors comme figurines où l’imaginaire du spectateur s’anime ou reste en berne. Le langage qui résulte de cette chorégraphie impressionnante de maîtrise est plein, saturé, soutenu. Et le mouvement s’étire sans fin – ininterrompu comme une respiration – même lorsque l’une ou l’autre danseuse s’échoue en brefs et superbes instants dans des jeux qui ressemblent à de l’abandon et de l’intimité.

LE CERN SOURCE D’INSPIRATION
Le relief de la pièce doit beaucoup à la musique, composée par Carla Scaletti et Cristian Vogel et jouée en direct chaque soir. Ses sonorités monumentales, ses vibrations et ses stridences ceignent la scène et claquent comme un vent de l’espace, contribuant à dilater celui-ci aussi efficacement que la parole aux mains d’un Claude Régy. La création musicale a puisé dans des données récupérées du LHC. Car Spider Galaxies s’inspire aussi de l’accélérateur de particules du CERN: «Le LHC captive tout le monde!
Pour ma part, c’est justement le potentiel d’abstraction que ces processus nécessitent qui me fascine.» La pièce marque une évolution dans la riche carrière du chorégraphe vaudois qui prend pour la première fois la responsabilité de fixer l’ensemble de sa pièce. «Je crois que la gymnastique mentale qu’effectue le danseur se voit sur le plateau. La danse écrite a une efficacité que l’on ne retrouve pas dans l’improvisation.» Il aura mis 15 ans et bien des pièces pour franchir cette étape. «J’avais besoin de maîtriser le domaine», dit-il simplement.

OFFRIR LA PERMANENCE À L’INTERMITTENCE Mais l’exigence de Gilles Jobin ne s’arrête pas à l’esthétique. Le récent vote sur la loi sur le chômage, qui fragilise notamment les artistes, a changé sa façon de travailler. Et déterminé la demande qu’il dépose actuellement pour bénéficier d’une nouvelle convention de soutien de la Ville de Genève, du Canton et de Pro Helvetia: «Mon objectif est de pouvoir employer de façon permanente – même si c’est à temps partiel –, une dizaine de personnes, dont 5-6 danseurs.» Il s’agit pour lui d’augmenter la professionnalisation des danseurs et d’allonger leur temps de travail, «en misant sur leur salaire plutôt que sur les décors, par exemple. Je vois l’artiste comme un entrepreneur à la tête d’une ‘entreprise artistique à but non lucratif’. Nous avons une responsabilité sociale.» Avec Spider Galaxies, il remplit en tout cas celle de l’artiste vis-à-vis de son public.

Spectacle
Spider Galaxies, chorégraphie de Gilles Jobin, avec Susana Panadès Diaz, Isabelle Rigat, Louis-Clément da Costa, Martin Roehrich,
jusqu’au 17 avril à 20h30, di à 18h, adc, salle des Eaux-Vives, rue des Eaux-Vives 82-84, Genève,
rés. 022 320 06 06 ou resa@adc-geneve.ch
Photo. Susana Panadès Diaz, Isabelle Rigat, Louis-Clément da Costa et Martin Roehrich dans Spider Galaxies. Crédit photo : Grégory Batardon