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THE PIECES 

Spider Galaxies (2011)

Press

Gauchebdo - 17.04.2011 - Critics

ÉCHANTILLONNAGE CHORÉGRAPHIQUE

By Bertrand Tappolet
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Les chorégraphies de l’artiste sont souvent articulées entre le macrocosme et le microcosme, entre la traduction sur le plateau de infiniment petit et de infiniment grand. Les « Spider Galaxies » sont d’ailleurs dans le ciel des constellations singulières.

Dans « Spider Galaxies », le chorégraphe suisse Gilles Jobin, fils d’un peintre abstrait, propose une grammaire de mouvements inspirée de films, teasers et photos visionnés sur le web ainsi que de recherches sur les particules et les configurations spatiales. Les chorégraphies de l’artiste sont souvent articulées entre le macrocosme et le microcosme, entre la traduction sur le plateau de infiniment petit et de infiniment grand. Les « Spider Galaxies » sont d’ailleurs dans le ciel des constellations singulières.

Comme saisi en apesanteur, un étonnant quatuor de danseurs (Susana Panadès Diaz, Isabelle Rigat, Louis-Clément da Costa Martin Roehrich) revisite des pans entiers de la danse contemporaine. Ce à l’ère des flash mobs relayées par internet ou ces rassemblements de groupes de personnes dans l’espace public pour y réaliser des actions, parfois chorégraphiques, prévues d’avance, avant de se disperser. La partition musicale se déploie en réverbérations, en échos travaillés par de fins déchirements. Elle est réalisée par Christian Vogel et Carla Scaletti qui développent une forme musicale en tant que mouvement dans l’espace.

Tableaux chorégraphiques

Le corps devient ici un support qui permet de transmettre l’irréel, l’étrange. Ainsi par des effets de positionnement de certains éléments, comme ces pointeurs lasers qui parcourent les corps, sous une atmosphère réalisée à base de diodes électro luminescentes vertes. Si ces lasers peuvent évoquer des instruments de mesure à faisceau laser utilisées dans le génie civile, ils rappellent tant les couleurs de la guerre nocturne menée par visées en infra rouges que la circulation sanguine déployée à même la peu, voire le mouvement des astres. Les situations des corps dansants allient ainsi la dimension nucléaire de la matière à une vision de l’univers, céleste et cosmique par ses courses en ellipses des danseurs notamment. La « Galaxie Spiderweb » existe d’ailleurs réellement et est située dans la constellation australe de l’Hydre et est l’une des galaxies les plus massives connues.

L’étrangeté que l’opus dégage se traduit aussi par des expositions, torsions, contorsions, chevauchements et emboîtements de corps. Mais aussi par son côté flip book (livret de dessins animés ou de photogrammes cinématographiques) que le chorégraphe français Boris Charmatz avait déjâ exploité dans sa chorégraphie menée autour d’un livre consacré au chorégraphe et danseur américain Merce Cunningham. Les danseurs y reproduisaient sur scène l’ensemble des quelques 300 photos. Pour « Spider Galaxies », semblables à des arrêts sur images qui figent le temps, les tableaux ou vignettes chorégraphiques imaginées se révèlent proches de la statuaire. Elles jouent de l’avance rapide ou du retour ainsi que la mise en boucle du mouvement. Et les équilibres ou poses de corps de disparaître aussitôt générés.

Dialoguant avec nos banques de données mémorielles et imagées, cet essai d’instantanés chorégraphiques pendule entre gravité, érotisme glacé et douce ironie. La mise en espace des corps n’est pas sans ramener aux épopées visuelles bordées de drames intimistes du photographe Gregory Crewdson, aux chorégraphies élaborées, qui ne cessent de déplacer la lisière entre réalité et imaginaire, passé et de venir. Des êtres en situation d’attente et à la normalité trompeuse. Qui ne sont peut-être que des artefacts ou des hologrammes peints en 3D évoluant dans des situations ambivalentes, souvent troubles.

Bertrand Tappolet

À LA NAISSANCE DES MOUVEMENTS
Rencontre avec le chorégraphe Gilles Jobin

Quelle a été votre envie de départ pour cette création ?

Gilles Jobin : Le désir originel était de partir sur un principe d’abstraction sans chercher à développer une narration, une histoire. L’envie d’être dans le mouvement le plus pur et dense possible. D’où le besoin d’être en condition de mouvements. Nous avons ainsi essayé de susciter avec les danseurs des sortes de générateurs de mouvements. Comme des moteurs, des principes qui mettraient en action les corps. En musique électronique, ce sont des biais que l’on utilise en informatique. On créée des petits moteurs qui génèrent les éléments d’une composition musicale par des systèmes algorithmiques.

En compagnie du compositeur Cristian Vogel, nous avons développé des principes de composition chorégraphique se rapprochant des principes de composition musicale. Que cela soit en recyclant des images vidéo ou en utilisant des photographies. Des textes aussi, en convoquant un programme de syntaxe grammaticale suscitant l’écriture automatique de textes. Le principe de base se résume dès lors à la manière de susciter du mouvement.

Comment avez-vous procédé ?

G. J. : La question est celle des sources. Dans le monde de l’internet et des bases de données notamment, on créée d’énormes librairies. Et l’on va y puiser. La quantité d’informations est telle que l’on ne peut plus tout voire, lire ou écouter. Dans le monde de la musique, se développent des logiciels permettant de catégoriser la musique sans avoir besoin de l’écouter. Nous sommes dans un monde accumulant l’information et connaissant des problèmes pour la gérer. Le LHC ou grand collisonneur de hardons (des protons ou des ions de plomb), l’accélérateur de particules du CERN, est soumis à une interrogation principale quand au traitement de la masse phénoménale de données récoltées au quotidien.

Parmi les sources, nous avons produit des textes de danse qui furent ensuite passés dans le générateur de syntaxes proposant d’autres versions de cette description chorégraphique initiale. Selon une méthode développée dans une précédente chorégraphie, « Black Swan », des vidéos ont été puisées sur le net. Au fil des répétitions, Les danseurs réadaptaient des danses ainsi téléchargées. A cet égard, images fixes et photos fonctionnaient parfaitement nous permettant une grande rapidité dans leur transposition scénique. Il y eut aussi des iconographies ramenant ici à la Renaissance, là à des fêtes rock. Ou au Kamasutra, ce recueil de positions sexuelles.

J’ai construit la pièce en ne cherchant pas à donner un sens intangible à chacun de ses moments afin de préserver une sensation éminemment vitale de surgissement et d’agitation. La chorégraphie est ainsi restée dans sa conception très ouverte sur une dimension aléatoire comme pour le mouvement des particules au sein du vivant et de la matière.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Spider Galaxies. Jusqu’au 17 avril. ADC, Salle des Eaux-Vives, 82-83 rue des Eaux-Vives 20 mai, Delémont, Festival Evidance 30 avril, Beyrouth ; 14 juin, Lille (France) ; 23 au 25 juin, Lima (Pérou) ; 25 septembre, Gallarate (Italie)